Quel cinéma pour les enfants ? question à Gérard Lefèvre
Qui est G. Lefèvre

On dit du rire qu'il peut être contagieux. Le cinéma aussi.

De la passion du cinéma, d'aussi loin que je remonte dans mes souvenirs de spectateur, j'ai eu envie de transmettre ce trouble plaisir du noir de la salle et des ombres et lumières de l'écran.
Enfant, je racontais en les mimant les épisodes et personnages des films, surtout les westerns, qui me captivaient. À l'attention soutenue des copains autour de moi, je mesurais le pouvoir de celui qui a eu le privilège de "vivre en direct" les sentiments exprimés par ces acteurs, dont les images géantes m'absorbaient littéralement, comme le buvard absorbe l'encre.
Interne dans un lycée du nord de la France, je rentrais le lundi matin, plein de ces images amassées en moi le samedi soir et le dimanche après-midi dans les deux cinémas de quartier de la petite ville où habitait ma famille.
Avec une envie pressante de les raconter, de les faire revivre, de les partager. Jusqu'au week-end suivant où - si je n'étais pas collé- je faisais à nouveau le plein d'émotions, avec la même régularité et impatience maladive que celui qui se shoote.
Très vite, adolescent, j'eus envie d'élargir le cercle des initiés (par procuration) en créant des panneaux muraux et un journal interne. J'y affichais et publiais textes originaux et photos de films procurées au journal local dans lequel l'un de mes oncles, lui aussi passionné de cinéma, était chroniqueur sportif.
Il y a une dizaine d'années, interrogé par le Théâtre du Campagnol pour un livre sur la mémoire affective du cinéma (qui a accompagné le spectacle écrit et mis en scène par Jean-Claude Penchenat, 1, place Garibaldi), j'ai retrouvé une boîte débordante de photos d'actrices et d'acteurs de l'époque (dont plusieurs dédicacées), véritable trésor de mon enfance. Il y avait aussi quelques articles écrits en grosses lettres pour le panneau mural du lycée : l'un d'entre eux pointait le nom d'une starlette débutante en demandant instamment qu'on se souvienne d'elle; c'était Brigitte Bardot.

Au tout début des années 60, alors comédien de théâtre pour enfants, je décidai avec quelques copains, de créer dans la ville de banlieue où j'habitais, un ciné-club de jeunes. Je voulais revivre les passions de spectateur-cinéphage de mon enfance et adolescence à travers les réactions de jeunes de cette époque. Les premiers films que je leur fis découvrir furent tout naturellement mes "must", Les Sept Samouraïs, La Flèche brisée, Bronco Apache, Winchester 73, Johnny Guitare, Une Femme à abattre, Bas les masques, Ma femme est une sorcière ou Les vacances de M. Hulot...

Ce faisant, j'avais le sentiment profond d'être fidèle à moi-même : d'abord faire partager un plaisir, en transmettant un peu de ce qui m'a constitué. Peu à peu s'est ajoutée la découverte de nouveaux films qui peuplent maintenant mon imaginaire, et, je l'espère, celui de générations de jeunes spectateurs. Car ne m'a jamais quitté ce désir violent de passer à d'autres, les plus jeunes ou mes pairs, de vivre ensemble ce plaisir charnel, sensuel, à voir et à revoir des films.
Par mes pairs, j'entends ce compagnonnage et souvent cette complicité qui unirent tant les membres fondateurs du "Manifeste pour un cinéma auquel les enfants ont droit", il y a vingt ans, que ceux qui fréquentaient, réunis autour de films, les réunions de la Commission nationale "Cinéma et enfants" de l'AFCAE (Association française des cinémas d'Art et d'Essai), à Paris le plus souvent, mais aussi à Valence, Annecy, Grenoble, Angers, Bollène, Douarnenez, Quimper, sans oublier bien sûr Dunkerque, ville-nourricière de mon désir de cinéma.

Je programme encore actuellement des films pour les enfants d'écoles de Paris et je vis à leurs côtés chaque séance, du début à la fin.
J'ai ressenti, il y a quelques mois, une grande jubilation, en écoutant une fillette de huit-neuf ans me dire, à la sortie du République : "Vous nous avez dit que La Nuit du chasseur, vous pouviez le voir dix, vingt fois de suite sans vous lasser. Moi, je ne pourrais pas, dix, vingt fois de suite. Seulement une fois chaque jour".

 Qui est Gérard Lefèvre ?
Gérard Lefèvre a d'abord été marionnettiste pour les enfants de maternelle et dans des cabarets, puis formateur aux CEMEA et comédien au Théâtre de la Clairière (Théâtre pour enfants).
Il a créé ce qui allait devenir le Ciné-club des Jeunes d'Ivry, affilié à la Fédération des Ciné-clubs de Jeunes.
Il présida et anima pendant 20 ans la Commission Nationale "Cinéma et enfants" de l'Association Française des Cinémas d'Art et Essai.
Il participa en 77 à la rédaction du Manifeste "Pour un cinéma auquel les enfants ont droit".
En 90, il fut le co-fondateur et premier président de l'Union Française du Film pour l'Enfance et la Jeunesse.
Il est le responsable sur Paris de l'opération "Ecole et Cinéma, les enfants du 2ème siècle" par le biais de l'Association "Un cinéma, du côté des enfants".
Il est directeur de "0 de Conduite", revue publiée par l'UFFEJ.

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