Carnaval Svankmajer

Michel Roudévitch

Carnaval Svankmajer

Est-ce le Diable qui tient les fils qui nous remuent ? Dans notre existence quotidienne, nous accomplissons sans y penser tant d'actes automatiques, que d'aucuns subodorent un esprit malin s'insinuant derrière nos moindres actes et inspirant nos plus menus propos.
Né et résidant à Prague, la cité du Golem, opérant dans l'ancien quartier des alchimistes, Jan Svankmajer, imagier singulier, traque les turpitudes de l'imprévisible sous les jupons de la fiction, et les arcanes d'un au-delà (ou d'un en-deçà) de la raison par -delà les oripeaux de la perception. Héritier de la Bohême baroque, compagnons des surréalistes tchèques, moins soucieux de badigeonner les bâtons flottants de l'imaginaire de couleurs convenues, que d'empoigner la rude réalité avec des matériaux bruts, ce maître artisan - tout autant peintre, sculpteur, graveur, décerveleur - s'acharne à extirper ses propres fantasmes avec les armes de l'humour noir.

Homme de théâtre (de marionnettes) autant que familier des techniques de la caméra, son premier film, Le dernier truc de Monsieur Schwarzewald et de Monsieur Edgar (1964), était la transposition d'une pantomime à l'écran .
Autre moment musical, Fantaisie en sol mineur (1965) se déroule en noir et blanc, à travers les corridors sombres et le long des murs fissurés d'un édifice, avec échappées vers la lumière. Dans une cantate caillouteuse (Jeu de pierres, réalisée la même année), outre divers galets, quartz et agates, déboulant (cadence goutte à goutte) d'un robinet dans un seau, des gravats anthropomorphes se bécotent, se déglutissent et se recrachent à qui mieux mieux, préludant aux épiques embrassements (à bouffe que veux-tu) d'un fameux tournoi : Les possibilités du dialogue, 1982) qui vaudront une durable notoriété à son auteur.
Nourriture, satire à peine voilée du régime en place, conçue dans les années 70, ne fut menée à bonne fin qu'en 1992, deux ans après La mort du stalinisme en Bohême, déboulonnage en modelages animés acclamé et couronné dans maints festivals. Si le duo est diversement décliné, ainsi que les affres de l'alimentation chez l'auteur de la Chair amoureuse , les terreurs enfantines (la descente dans la Cave,1982), et les angoisses de l'enfermement sont également des thèmes récurrents que l'on retrouve dans Obscurité, lumière, obscurité (1989) et Alice (1985).


Jan le polyvalent hors normes, auteur de courts métrages, ne propose aucune grille de décryptage de ses énigmes : "Mes films ont plusieurs sens et je préfère qu'ils inspirent le spectateur afin qu'il se serve de sa propre symbolique pour les interpréter ". Ses oeuvres n'en ont pas moins inspiré divers cinéastes, des frères Kay, qui ont réalisé, en 1984, The cabinet of Jan Svankmajer (pour Channel Four), à John Lasseter, autre fan de Jan qui s'est entiché des couvées composites (batraciens-crustacés emperruqués, oisillons-squelettes), de l'étrange bestiaire d'Alice, au point de leur emprunter l'idée d'hybridation pour construire une galerie tératologique de jouets détruits et reconstitués à la convenance d'un vilain garnement : l'un des morceaux de bravoure de Toy Story, avant-dernier cri de l'imagerie de synthèse (Disney-Pixar).


Au clinquant de la simulation synthétique, notre artisan prométhéen préfère se colleter à de vraies personnes, de vraies poupées, voire de vrais objets trouvés sur son chemin, ébréchés, défraîchis peut-être, mais "chargés" d'émotions." Je laisse toujours les choses ou les objets que j'utilise dans mes films parler le plus possible d'eux-mêmes, plutôt que de leur imposer mes propres pensées". Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?
A l'inverse, les bipèdes ambulants, dirigés par ce maître manipulateur, ont plus souvent des allures de fantoche.

Filmographie commentée :


* Le dernier truc de Monsieur Schwarzwald et de Monsieur Edgard (1964) : deux pseudo-automates rivalisent de jongleries et démembrements en musique.
* Les possibilités du dialogue (1982) : des guerriers constitués de bric et de broc (batterie de cuisine contre produits potagers, arcimboldesquement assemblés) s'affrontent et se fondent en de multiples métamorphoses, de bouillie limoneuse en gladiateurs en pâte à modeler qui se dévorent avec voracité, échangeant objets hétéroclites et torgnoles.
* Nourriture (années 70) : deux vrais convives trompent leur faim en grignotant leurs couverts, puis découpent leurs cravates et chemises, ingérant caleçons et pantalons, engloutissent la nappe et débitent la table, avant de se bouffer le nez.
* Chair amoureuse (Meat love, 1989) : un amuse-gueule réalisé pour MTV dans lequel deux tranches de boeuf fraîchement découpées entament un langoureux tango avant de forniquer dans la farine, puis rissoler dans la poêle.
* Obscurité, lumière, obscurité (1989) : un self made man se construit en se modelant membre à membre, des parties basses à la calebasse, avant d'hiberner, en position foetale, dans sa chambrette.

Michel Roudevitch


Roudévitch qui es-tu? par Olivier Demay


On avait croisé ta plume au détour d'un "CinémAction spécial animation" : élans enthousiastes devant la guerre des "Toons" des années 40-50, le déclin de Popeye et l'ambition grandissante d'une souris à la queue encore trop longue (où en serions-nous si l'un avait gagné à la place de l'autre?).
Retrouvé plus tard le flux de ton verbe dans la revue "BREF" sur le court-métrage, tes impressions sur la planète animation, son indépendance créatrice, expérimentale et minoritaire : "faire" avant de "plaire", transmettre des images, du travail des mains au travail des yeux.
Sur les films d'animation de l'actualité, il y a toujours une coulée d'encre dans "Libé" qui sait dire ce qui nous a plu ou ce qu'on regrette, signée "Roudévitch".
Alors, l'envie nous prit. Qui pourrait nous plonger plus profondément dans l'univers Svankmajer, multiplier les angles, les sources, les perspectives? Qui pour animer notre prévisionnement avant les enfants, du film Alice?... Lui?-Pourquoi pas!... Oui,- Et ce fut toi! Merci de cette rencontre, de ce texte inédit en cadeau, et à très bientôt!


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