L’Histoire sans fin :
un film qui date mais reste d’actualité

par Matthias Steinle, chercheur et universitaire allemand

Vue de nos jours et malgré son titre, L’histoire sans fin fait bien son âge et donne l’impression d’être un film qui date. Il date non seulement par ses trucages qui, à l’heure du virtuel, ne sont pas dépourvus du charme de l’artisanat et de l’artifice, mais aussi par son interaction entre discours et esthétique, enracinée dans les années 80.

Le film marque le seuil d’une nouvelle époque dans le cinéma allemand : le réalisateur Wolfgang Petersen a voulu prouver qu’une production allemande pouvait faire aussi bien qu’Hollywood. Il en résulte une surenchère d’effets spéciaux et de décors coûteux, qui firent dire aux critiques que le film était une “foire exposition” du cinéma allemand. Financièrement - avec 50 millions de marks, le film allemand le plus cher de l’époque - L’histoire sans fin a réussi son pari avec une recette de quelques 120 millions de marks. C’est en prenant l’exemple de ce film que la critique a constaté la mort définitive du jeune cinéma allemand ; désormais la recette et l’esthétique hollywoodienne prédominaient dans la production ouest-allemande.
Le film ayant été financé essentiellement par des capitaux venant des Etats-Unis, on se retrouve devant le paradoxe d’un film allemand dont la version originale est en anglais. C’est aussi à cause de cette “américanisation” - tous les acteurs principaux sont américains et l’action “réelle” est située dans une ville d’Amérique du Nord - que l’auteur du livre original, Michael Ende, s’est désolidarisé du projet en déclarant dans une interview qu’il aurait voulu “jeter” dans le Vésuve ce mélodrame gigantesque fait de kitsch, de commerce, de plastique et de peluche”.

Mais l’héritage germanique est tout de même présent à travers une multitude de motifs et de références aux contes et aux mythes, le plus souvent dans la tradition du romantisme.
Par exemple sur le plan plastique, les vues sur la tour d’ivoire de l’impératrice semblent être signées Casper David Friedrich, le peintre phare du romantisme allemand. Les divers thèmes développés par le film se trouvent aussi dans les contes populaires rassemblés par les frères Grimm au XIXe siècle.
Leur mise en image se réfère à une quantité considérable de sources allant de Fritz Lang (par exemple la séquence dans laquelle le héros arrive sur son cheval blanc avant de tuer le dragon dans Die Nibelungen, 1923), Cocteau (La belle et la Bête) à Walt Disney et George Lucas (Star Wars) ; on y trouve aussi Le Magicien d’Oz, Alice au pays des merveilles ou Les aventures de Nils Holgerson. On pourrait alors parler d’un film post-moderne dans le sens où celui-ci puise dans l’héritage culturel pour créer un univers le plus hétéroclite possible sans véritable ancrage dans une quelconque culture.
Riche en références, L’histoire sans fin s’épuise dans la citation. En cela le film incarne parfaitement les reproches faits au post-modernisme - qui connaît une conjoncture depuis les années 80 - d’être un jeu de citations tournant à vide. C’est aussi à travers l’esthétique soignée, avec des images léchées, presque aseptisées du film qu’on retrouve les années 80 et l’esprit BCBG.

Ainsi, si l’univers pictural et narratif tente de réconcilier Walt Disney et George Lucas avecx Fritz Lang et Casper David Friedrich, le discours aussi bien du film que du livre original de Michael Ende (notons que le mot allemand “Ende” signifie “fin” en français), est ancré dans son époque par un subtexte politique. Rappelons la situation à la fin des années 70 : les responsables politiques de l’OTAN décident le stationnement de missiles portant des bombes atomiques (Cruises Missiles, Pershing 2) projet qui sera réalisé à partir de 1983. L’Europe, et en toute première ligne l’Allemagne, se trouve alors dans la situation absurde d’être menacée par des armes cencées la protéger, avec un risque d’horreur absolue en cas d’utilisation. La menace est totale tout en restant abstraite, comme le néant envahit Fantasia dans L’histoire sans fin. La réaction, particulièrement vive en Allemagne, fut un mouvement pour la paix rassemblant jusqu’à 400 000 personnes lors de grandes manifestations.
L’esprit idéaliste de ce mouvement, on le retrouve défini et mis en pratique dans L’histoire sans fin : même si l’individu est faible, même si c’est une lutte de David contre Goliath, il ne faut surtout pas sombrer dans un fatalisme mortel (les marécages de la mélancolie), chacun doit résister, s’engager et y croire. Et on peut réussir !

A l’heure actuelle, le film (re)trouve une certaine actualité face à la mondialisation qui engendre des processus globaux, peu ou pas contrôlables et face auxquels l’individu se trouve aussi impuissant que Atreyou devant le néant. De la même façon que dans les années 80 il commence à se former une résistance à l’échelle mondiale, et dans ce sens José Bové est en quelque sorte la version actuelle du guerrier-enfant du film, qui aurait grandi sans vieillir .

L’Histoire sans fin est un film qui date mais qui reste d’actualité.

Matthias Steinle, chercheur et universitaire allemand

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